Marc Hauser, Moral Minds. How nature designed our universal sense of right and wrong, Ed.
Ecco/Harper Collins, 2006, 512 pages.
Professeur de psychologie et directeur du Laboratoire d’évolution cognitive de l’Université
Harvard, Marc D. Hauser était jusqu’à ce jour connu pour ses travaux expérimentaux sur la
cognition chez les primates. Avec son livre Moral Minds, il fait une entrée remarquée dans le
domaine de la philosophie et de la psychologie morale. Le sous-titre de l’ouvrage établit
clairement l’approche naturaliste favorisée par Hauser et grâce à laquelle il entend nous faire
découvrir les fondements du jugement moral chez l’humain. Écrit dans un langage plaisant et
accessible, l’ouvrage se construit autour d’une thèse forte : Hauser souhaite montrer que la
moralité chez l’humain repose sur une grammaire universelle semblable à celle que les linguistes
générativistes voient au fondement du langage humain. Cette Grammaire universelle de la
moralité (GUM) serait encodée dans un organe moral que Hauser se propose de décrire.
L’analogie surprendra peut-être ceux qui sont peu familiers avec les approches naturalistes
en philosophie et en sciences sociales. Après tout, la diversité des jugements moraux à travers le
monde ne témoigne-t-elle de l’inscription de la moralité dans le domaine de la culture et non de la
nature? Hauser attaque le problème de front, en reprenant à son compte la stratégie utilisée par
Chomsky en linguistique. Puisque l’enfant ne sera jamais exposé à la totalité des phrases
grammaticales possibles dans sa langue maternelle, il doit pour apprendre à parler déjà posséder
certains principes en fonction desquels organiser l’information qu’il perçoit. C’est l’argument
classique de la « pauvreté du stimulus ». La grammaire universelle désigne simplement
l’ensemble des principes abstraits qui permettent à l’enfant d’apprendre n’importe quelle langue (p.
38).
Existe-t-il un phénomène semblable dans le domaine moral? Selon Hauser, il existe des
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principes et paramètres innés qui limitent les formes que peuvent prendre les systèmes moraux et
qui canalisent leur développement vers des formes robustes. Un exemple privilégié est
certainement la règle d’or du christianisme (« Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il
te fasse ») dont on trouve des variantes dans pratiquement toutes les traditions morales et
religieuses (p. 357). L’approche naturaliste proposée par Hauser vise donc à arpenter l’espace
moral et à déterminer les lignes de force autour desquelles auront tendance à converger les
jugements moraux. Dire qu’il existe une GUM, c’est affirmer que nous sommes dotés de principes
généraux, abstraits, nous permettant de déterminer si une action est permise, obligatoire ou
interdite, mais sans pour autant déterminer le contenu précis des normes sociales.
Au coeur de la démonstration, l’on retrouve une expérience connue en psychologie sous le
nom du « problème du trolley ». Imaginez-vous un trolley qui avance sur une voie ferrée. La
conductrice, Denise, aperçoit soudain cinq randonneurs qui marchent sur la voie, mais constate
avec horreur que ses freins ne fonctionnent plus. La seule possibilité qui lui reste est de changer
de voie et d’écraser ainsi une personne qui marche seule sur une voie latérale. Considérez-vous
que Denise a le droit de changer de voie? La vaste majorité des gens répondent que oui (p. 113).
Le problème du trolley devient intéressant lorsqu’on y introduit des variations. Imaginez
le même trolley qui avance vers les cinq randonneurs. Cette fois, le conducteur est incapable de
changer de voie, mais il doit passer sous un pont sur lequel se trouve Frank. Ce dernier a la
possibilité d’arrêter la course folle du trolley en poussant un gros monsieur qui se trouve à ses
côtés, de manière à bloquer la voie. Considérez-vous que Frank a le droit de pousser le gros
monsieur pour sauver la vie des cinq randonneurs? Si vous répondez « non », vous êtes comme la
vaste majorité des gens à qui l’on a posé la question (p. 114).
La différence entre les deux situations est intéressante dans la mesure où les calculs
d’utilité et les droits en jeu devraient être identiques. Par ailleurs, les participants à de telles
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études sont généralement incapables d’expliquer pourquoi leurs jugements diffèrent d’une
situation à l’autre. Comment expliquer la prédominance du jugement utilitariste dans le premier
cas et du jugement déontologique dans le second? Comme dans le cas du langage, les règles de la
GUM semblent se soustraire à la conscience.
Le lecteur sera par ailleurs reconnaissant à Hauser d’établir des ponts avec la philosophie
morale. Pour illustrer son propos, l’auteur distingue trois « créatures » (huméenne, kantienne et
rawlsienne) correspondant à trois théories du jugement moral. Pour la créature huméenne, le
jugement moral découle essentiellement d’une réponse émotionnelle à un événement dans le
monde. La vue du meurtrier armé d’un couteau déclenche une émotion qui conduit à catégoriser
le meurtre comme une action interdite (p. 45). À l’inverse, la créature kantienne applique
délibérément une règle d’universalisation pour produire un jugement moral. Comme le meurtre
n’est pas une pratique universalisable, elle conclut qu’il doit être interdit. (p. 46). Selon Hauser,
la créature huméenne permet de saisir la logique « chaude » de l’émotion morale, alors que la
créature kantienne la logique « froide » du raisonnement conscient.
Ni la créature huméenne ni la créature kantienne ne sont cependant capables d’expliquer le
résultat du problème du trolley. Pourquoi l’émotion déclenchée serait-elle différente dans les deux
cas? De même, pourquoi le raisonnement d’universalisation ne serait-il pas identique? Pour saisir
entièrement la nature du raisonnement moral, Hauser soutient qu’il faut faire intervenir une
troisième créature dite « rawslienne ». Le lecteur trouvera peut-être cette référence à Rawls, qui
traverse l’ouvrage, légèrement idiosyncrasique. L’auteur ne fait pas ici référence aux deux
principes de justice, ni à l’appareil conceptuel du libéralisme politique, mais bien à l’idée selon
laquelle le jugement moral repose sur des principes de raisonnement qui, comme pour le langage,
sont universels mais inconscients. Ces principes de raisonnement, selon Hauser, sont
essentiellement des principes intuitifs d’analyse des causes et des conséquences de l’action. Les
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jugements moraux diffèrent dans les variantes du problème du trolley parce que l’action ne se
décompose pas de la même façon dans les deux cas. Dans le premier cas, le sacrifice de la
victime n’est qu’une « conséquence prévisible » de l’action de Denise visant à sauver 5 personnes
alors que, dans le second, Frank utilise le gros monsieur comme un moyen pour obtenir un plus
grand bien.
Pour la créature rawlsienne, les émotions et le raisonnement jouent un rôle, mais ils
interviennent dans un deuxième temps, c’est-à-dire après avoir déterminé « qui a fait quoi à qui ».
Hauser ne rejette donc pas l’importance de l’émotion en reconnaissant, avec un philosophe
comme Shaun Nichols (Sentimental Rules, New York, Oxford University Press, 2004), que celleci
peut contribuer à rendre certaines normes particulièrement robustes et à expliquer la distinction
classique entre les normes morales et conventionnelles (p. 240).
Pour le philosophe, cet ouvrage a pour principal intérêt d’offrir un portrait très complet de
l’état de la recherche empirique sur la psychologie morale et sur son développement dans
l’ontogenèse et la phylogenèse. Comme on peut s’y attendre, Hauser manie en maître la littérature
sur la cognition sociale chez les primates, ce qui lui permet de démontrer comment certains
mécanismes qui sous-tendent le jugement moral n’y sont pas exclusivement dédiés ni même
propre à l’être humain (p. 358). Hauser parcourt également les études de neuroimagerie
permettant d’identifier les circuits neuronaux sollicités par le jugement moral, mais parvient
cependant à la conclusion qu’ils le sont également pour des tâches non morales (p. 222).
Au terme de l’ouvrage, il ne ressort pas clairement qu’il existe bel et bien un organe de la
moralité. Au fil des chapitres, le lecteur apprend que le jugement moral chez l’humain dépend de
la manière dont nous décomposons l’action intentionnelle, de nos sentiments moraux et de notre
raisonnement conscient. Il attend en vain cependant que l’auteur lève le voile sur ce mystérieux
organe moral et en vient à se demander si Hauser ne se laisse pas enfermer dans l’analogie
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chomskienne qui lui sert de fil conducteur. Le concept d’« organe moral » ou de « GUM », s’il
donne un côté plus « vendeur » au travail de Hauser, finit par porter ombrage à la finesse de son
analyse et à la décomposition qu’il propose des mécanismes du jugement moral.
Comme c’est souvent le cas en psychologie évolutionniste, il est finalement dommage que
Hauser ne porte aucune attention aux données paléoanthropologiques et ne cherche pas à savoir à
quel moment est apparue la grammaire morale dans la phylogenèse humaine. Après tout, 6-7
millions d’années d’évolution nous séparent de notre dernier ancêtre commun avec le chimpanzé
et il est dommage de ne trouver aucune référence au comportement des hominidés disparus dans
un livre portant sur les origines évolutives de la moralité (p. 49). Pour Hauser, expliquer
l’évolution de la GUM équivaut à la décomposer en mécanismes et non à étudier les grandes
transformations comportementales dans la lignée humaine. Malgré ce silence, la richesse des
données rassemblées par Hauser et sa volonté de nouer un dialogue avec la philosophie morale
font de cet ouvrage un outil privilégié. Le lecteur y trouvera l’occasion de nourrir un regard
empiriquement informé sur la moralité, mais devra garder à l’esprit les limites de l’analogie
chomskyenne qui guide l’auteur.
Benoît Dubreuil
Aspirant au FNRS
Université libre de Bruxelles
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