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12 juin 2010

Benoît Dubreuil résume le lvre « Moral Minds » de Marc Hauser

Classé dans : Uncategorized — admin @ 21:45

Marc Hauser, Moral Minds. How nature designed our universal sense of right and wrong, Ed.

Ecco/Harper Collins, 2006, 512 pages.

Professeur de psychologie et directeur du Laboratoire d’évolution cognitive de l’Université

Harvard, Marc D. Hauser était jusqu’à ce jour connu pour ses travaux expérimentaux sur la

cognition chez les primates. Avec son livre Moral Minds, il fait une entrée remarquée dans le

domaine de la philosophie et de la psychologie morale. Le sous-titre de l’ouvrage établit

clairement l’approche naturaliste favorisée par Hauser et grâce à laquelle il entend nous faire

découvrir les fondements du jugement moral chez l’humain. Écrit dans un langage plaisant et

accessible, l’ouvrage se construit autour d’une thèse forte : Hauser souhaite montrer que la

moralité chez l’humain repose sur une grammaire universelle semblable à celle que les linguistes

générativistes voient au fondement du langage humain. Cette Grammaire universelle de la

moralité (GUM) serait encodée dans un organe moral que Hauser se propose de décrire.

L’analogie surprendra peut-être ceux qui sont peu familiers avec les approches naturalistes

en philosophie et en sciences sociales. Après tout, la diversité des jugements moraux à travers le

monde ne témoigne-t-elle de l’inscription de la moralité dans le domaine de la culture et non de la

nature? Hauser attaque le problème de front, en reprenant à son compte la stratégie utilisée par

Chomsky en linguistique. Puisque l’enfant ne sera jamais exposé à la totalité des phrases

grammaticales possibles dans sa langue maternelle, il doit pour apprendre à parler déjà posséder

certains principes en fonction desquels organiser l’information qu’il perçoit. C’est l’argument

classique de la « pauvreté du stimulus ». La grammaire universelle désigne simplement

l’ensemble des principes abstraits qui permettent à l’enfant d’apprendre n’importe quelle langue (p.

38).

Existe-t-il un phénomène semblable dans le domaine moral? Selon Hauser, il existe des

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principes et paramètres innés qui limitent les formes que peuvent prendre les systèmes moraux et

qui canalisent leur développement vers des formes robustes. Un exemple privilégié est

certainement la règle d’or du christianisme (« Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il

te fasse ») dont on trouve des variantes dans pratiquement toutes les traditions morales et

religieuses (p. 357). L’approche naturaliste proposée par Hauser vise donc à arpenter l’espace

moral et à déterminer les lignes de force autour desquelles auront tendance à converger les

jugements moraux. Dire qu’il existe une GUM, c’est affirmer que nous sommes dotés de principes

généraux, abstraits, nous permettant de déterminer si une action est permise, obligatoire ou

interdite, mais sans pour autant déterminer le contenu précis des normes sociales.

Au coeur de la démonstration, l’on retrouve une expérience connue en psychologie sous le

nom du « problème du trolley ». Imaginez-vous un trolley qui avance sur une voie ferrée. La

conductrice, Denise, aperçoit soudain cinq randonneurs qui marchent sur la voie, mais constate

avec horreur que ses freins ne fonctionnent plus. La seule possibilité qui lui reste est de changer

de voie et d’écraser ainsi une personne qui marche seule sur une voie latérale. Considérez-vous

que Denise a le droit de changer de voie? La vaste majorité des gens répondent que oui (p. 113).

Le problème du trolley devient intéressant lorsqu’on y introduit des variations. Imaginez

le même trolley qui avance vers les cinq randonneurs. Cette fois, le conducteur est incapable de

changer de voie, mais il doit passer sous un pont sur lequel se trouve Frank. Ce dernier a la

possibilité d’arrêter la course folle du trolley en poussant un gros monsieur qui se trouve à ses

côtés, de manière à bloquer la voie. Considérez-vous que Frank a le droit de pousser le gros

monsieur pour sauver la vie des cinq randonneurs? Si vous répondez « non », vous êtes comme la

vaste majorité des gens à qui l’on a posé la question (p. 114).

La différence entre les deux situations est intéressante dans la mesure où les calculs

d’utilité et les droits en jeu devraient être identiques. Par ailleurs, les participants à de telles

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études sont généralement incapables d’expliquer pourquoi leurs jugements diffèrent d’une

situation à l’autre. Comment expliquer la prédominance du jugement utilitariste dans le premier

cas et du jugement déontologique dans le second? Comme dans le cas du langage, les règles de la

GUM semblent se soustraire à la conscience.

Le lecteur sera par ailleurs reconnaissant à Hauser d’établir des ponts avec la philosophie

morale. Pour illustrer son propos, l’auteur distingue trois « créatures » (huméenne, kantienne et

rawlsienne) correspondant à trois théories du jugement moral. Pour la créature huméenne, le

jugement moral découle essentiellement d’une réponse émotionnelle à un événement dans le

monde. La vue du meurtrier armé d’un couteau déclenche une émotion qui conduit à catégoriser

le meurtre comme une action interdite (p. 45). À l’inverse, la créature kantienne applique

délibérément une règle d’universalisation pour produire un jugement moral. Comme le meurtre

n’est pas une pratique universalisable, elle conclut qu’il doit être interdit. (p. 46). Selon Hauser,

la créature huméenne permet de saisir la logique « chaude » de l’émotion morale, alors que la

créature kantienne la logique « froide » du raisonnement conscient.

Ni la créature huméenne ni la créature kantienne ne sont cependant capables d’expliquer le

résultat du problème du trolley. Pourquoi l’émotion déclenchée serait-elle différente dans les deux

cas? De même, pourquoi le raisonnement d’universalisation ne serait-il pas identique? Pour saisir

entièrement la nature du raisonnement moral, Hauser soutient qu’il faut faire intervenir une

troisième créature dite « rawslienne ». Le lecteur trouvera peut-être cette référence à Rawls, qui

traverse l’ouvrage, légèrement idiosyncrasique. L’auteur ne fait pas ici référence aux deux

principes de justice, ni à l’appareil conceptuel du libéralisme politique, mais bien à l’idée selon

laquelle le jugement moral repose sur des principes de raisonnement qui, comme pour le langage,

sont universels mais inconscients. Ces principes de raisonnement, selon Hauser, sont

essentiellement des principes intuitifs d’analyse des causes et des conséquences de l’action. Les

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jugements moraux diffèrent dans les variantes du problème du trolley parce que l’action ne se

décompose pas de la même façon dans les deux cas. Dans le premier cas, le sacrifice de la

victime n’est qu’une « conséquence prévisible » de l’action de Denise visant à sauver 5 personnes

alors que, dans le second, Frank utilise le gros monsieur comme un moyen pour obtenir un plus

grand bien.

Pour la créature rawlsienne, les émotions et le raisonnement jouent un rôle, mais ils

interviennent dans un deuxième temps, c’est-à-dire après avoir déterminé « qui a fait quoi à qui ».

Hauser ne rejette donc pas l’importance de l’émotion en reconnaissant, avec un philosophe

comme Shaun Nichols (Sentimental Rules, New York, Oxford University Press, 2004), que celleci

peut contribuer à rendre certaines normes particulièrement robustes et à expliquer la distinction

classique entre les normes morales et conventionnelles (p. 240).

Pour le philosophe, cet ouvrage a pour principal intérêt d’offrir un portrait très complet de

l’état de la recherche empirique sur la psychologie morale et sur son développement dans

l’ontogenèse et la phylogenèse. Comme on peut s’y attendre, Hauser manie en maître la littérature

sur la cognition sociale chez les primates, ce qui lui permet de démontrer comment certains

mécanismes qui sous-tendent le jugement moral n’y sont pas exclusivement dédiés ni même

propre à l’être humain (p. 358). Hauser parcourt également les études de neuroimagerie

permettant d’identifier les circuits neuronaux sollicités par le jugement moral, mais parvient

cependant à la conclusion qu’ils le sont également pour des tâches non morales (p. 222).

Au terme de l’ouvrage, il ne ressort pas clairement qu’il existe bel et bien un organe de la

moralité. Au fil des chapitres, le lecteur apprend que le jugement moral chez l’humain dépend de

la manière dont nous décomposons l’action intentionnelle, de nos sentiments moraux et de notre

raisonnement conscient. Il attend en vain cependant que l’auteur lève le voile sur ce mystérieux

organe moral et en vient à se demander si Hauser ne se laisse pas enfermer dans l’analogie

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chomskienne qui lui sert de fil conducteur. Le concept d’« organe moral » ou de « GUM », s’il

donne un côté plus « vendeur » au travail de Hauser, finit par porter ombrage à la finesse de son

analyse et à la décomposition qu’il propose des mécanismes du jugement moral.

Comme c’est souvent le cas en psychologie évolutionniste, il est finalement dommage que

Hauser ne porte aucune attention aux données paléoanthropologiques et ne cherche pas à savoir à

quel moment est apparue la grammaire morale dans la phylogenèse humaine. Après tout, 6-7

millions d’années d’évolution nous séparent de notre dernier ancêtre commun avec le chimpanzé

et il est dommage de ne trouver aucune référence au comportement des hominidés disparus dans

un livre portant sur les origines évolutives de la moralité (p. 49). Pour Hauser, expliquer

l’évolution de la GUM équivaut à la décomposer en mécanismes et non à étudier les grandes

transformations comportementales dans la lignée humaine. Malgré ce silence, la richesse des

données rassemblées par Hauser et sa volonté de nouer un dialogue avec la philosophie morale

font de cet ouvrage un outil privilégié. Le lecteur y trouvera l’occasion de nourrir un regard

empiriquement informé sur la moralité, mais devra garder à l’esprit les limites de l’analogie

chomskyenne qui guide l’auteur.

Benoît Dubreuil

Aspirant au FNRS

Université libre de Bruxelles

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